Pour les plus pressés et ceux qui se sont déjà posé la question de savoir le comment et le pourquoi des indemnités de la sécu. et des jours de carence : vous pouvez allez lire les trois derniers paragraphes.
Reprenons depuis le départ. Dans un monde sans compensation du salaire par la sécurité sociale ni convention collective, à chaque absence pour maladie correspondrait une retenue de salaire. A la moindre grippe, ce serait autant de salaire en moins. Un salarié rationnel mettrait donc chaque mois de l’argent de côté pour intégrer le risque de maladie, en prenant en compte la probabilités des maladies et infections courantes (grippe, gastro-entérite etc.) et la probabilité des choses moins drôles (cancer, par exemple). Bien entendu, en début de carrière il serait judicieux de mettre une bien plus grande partie du salaire de côté pour constituer une trésorerie au plus vite.
La conséquence directe étant une prime naturelle à ceux qui ont une meilleure santé. Et ceux qui ont une santé en carton auraient tout intérêt à ce que ça n’arrive pas en début de carrière, car ils n’auraient alors pas grand chose de provisionné. Vous avez 22 ans, vous venez d’avoir votre CDI, vous avez un cancer : non seulement vous avez une grande chance de mourir mais vous avez une bien plus grande chance de finir à la rue avant. Évidemment, ceux qui ne sont absolument pas prévoyants risquent gros aussi : une maladie un peu plus longue que prévu, et c’est la faillite.
Donc l’idée de compenser par la sécurité sociale est relativement simple : tout le monde donne une part de son salaire de façon obligatoire, et quand n’importe quel salarié tombe malade, on tape dans cette cagnotte commune pour maintenir son salaire (en partie). Sur le papier, l’idée est géniale, car de fait il est collectivement plus simple d’être au plus juste de ce que ça va coûter, donc d’immobiliser moins d’argent inutilement, il n’y a individuellement plus de trésorerie à gérer, comme c’est pris sur le salaire, et un autre effet bénéfique est que ceux qui ont une santé de fer sont solidaires de ceux qui ont une santé en carton.
Bref, c’est beau. C’est de la fraternité comme on sait en faire.
Ainsi, quand un salarié est malade, il se rend chez le médecin, doit obtenir un certificat médical d’arrêt de travail, ainsi qu’une attestation de salaire de l’employeur. Il envoie le certificat et l’attestation à la CPAM dans les deux jours, pour justifier sa maladie et demander à être indemnisé, et une copie du certificat à l’employeur pour justifier son absence. Si l’attestation de salaire ne vous dit rien, c’est normal : en réalité, les employeurs s’occupent souvent de les envoyer pour l’employé, n’oubliez donc pas de les remercier pour ça.
En pratique, un système théorique comme celui-ci marche bien, sauf qu’il est facile pour les margoulins d’exploiter le dispositif. Il leur suffit d’avoir un copain médecin ou complaisant, parmi d’autres méthodes, et ils peuvent obtenir des certificats médicaux d’arrêt de travail facilement. 10 jours d’absence par ci, 10 jours d’absence par là. Personne ne peut vous virer pour vos arrêts maladie (et encore heureux), et vous tapez dans la caisse commune. La solution à ce problème est toute trouvée : il suffit d’ajouter des contrôles ponctuels pour aller voir si le malade l’est vraiment. Ca augmente le coût global du système pour tout le monde, donc le rend un peu moins intéressant pour les personnes lambda, et celles en bonne santé, qui savent provisionner, mais ça coûte de toute façon moins cher qu’en laissant prospérer les abus.
Ainsi, une telle mesure est encore défendable auprès des personnes avec une santé moyenne ou celles en bonne santé alors que, objectivement, le meilleur choix économique serait pour elles que ce système ne soit pas obligatoire : elles pourraient moins cotiser, dans une caisse privée. Mais ça tient parce que, mine de rien, tout le monde accepte globalement le principe de solidarité nationale envers les plus faibles, au nom de la fraternité, tant que la fraude est combattue.
Tout va bien ? Non, toujours pas. Car, si vous avez bien suivi, vous avez au maximum deux jours pour envoyer un certificat médical et, comptez un jour de voyage postal plus tard, l’administration est au courant. En jouant sur les délais, c’est donc à partir du troisième jour que l’administration peut être informée et peut commencer à envisager un contrôle. Ce qui fait que les arrêts maladie de trois jours ou moins sont virtuellement incontrôlables : le temps que l’on sache que vous êtes malade et que l’on envoie quelqu’un pour vérifier, vous avez déjà repris le travail. En réalité, c’est même un peu plus long.
Trois jours, ça vous dit quelque chose ? C’est le délai de carence dans le privé. Comme la fraude augmente de manière conséquente le coût pour tous, jusqu’à ce qu’il puisse être critiquable d’avoir un tel système, alors on supprime la compensation par la sécurité sociale de ce qui est incontrôlable, et libre aux salariés de provisionner eux-même. Pour le salarié lambda avec une santé moyenne et qui provisionne suffisamment, ça revient quasiment au même. Dans les autres cas, certains y gagnent, d’autres y perdent. Ainsi, ceux qui ont une santé en carton et, subitement, ou de manière régulière, des gastro-entérites à répétition ont intérêt à provisionner en conséquence. Car si vous touchez 1600 € brut et que vous êtes malade trois jours, c’est 220 € brut en moins sur votre salaire. Et si ça vous arrive, comble de malchance, deux fois dans le mois, c’est 440 €. Si vous n’avez pas suffisamment de côté, c’est ballot.
Arrivent alors les conventions collectives, qui sont des dispositions réglementaires qui viennent compléter le code du travail et sont le résultat de négociations entre organisations patronales et syndicats de salariés. Elles visent à adapter le code du travail aux différentes réalités des métiers (horaires de travail, pénibilité etc.). Comme en cas de contradiction avec le code du travail, ce sont les mesures les plus protectrices pour le salarié qui prévalent grâce à l’excellent principe de faveur (vous prenez la hiérarchie des normes et vous lui faites un kata-guruma) les conventions collectives sont plus protectrices. Sinon, elles ne servent juste à rien.
A ce sujet, l’employeur n’est pas tenu d’en avoir. Elles ne sont obligatoires que s’il s’agit d’une « convention collective étendue », avec la publication d’un joli arrêté du Ministère du travail, ou si l’employeur est adhérent d’une organisation patronale. Sinon, c’est un choix volontaire de l’employeur et n’oubliez pas, là non plus, de le remercier.
Certaines de ces conventions collectives prévoient effectivement la prise en charge des jours de carence par l’employeur. Ainsi, si vous êtes absent pour maladie, l’employeur compense sur la trésorerie de l’entreprise. Vous comprenez encore que ce n’est que l’équivalent de la compensation par la CPAM, mais à l’échelle de l’entreprise et suivant l’état de négociations sectorielles. La possibilité de fraude est exactement la même. L’argent venant d’ailleurs de la trésorerie de l’entreprise, il est aussi le fruit du travail des salariés et c’est autant non utilisé en salaire ou en investissement.
Cependant le principe légal reste : la solidarité nationale ne paye pas les salariés du privé les trois premiers jours de maladie. Seulement parfois, dans des conditions différentes suivant les métiers et les entreprises, conditions qui ne dépendent que de la force des syndicats de salariés et/ou de la bonne volonté des patrons, la solidarité d’entreprise s’y substitue.
Dans la fonction publique, il n’y avait pas de carence. En 2011, a été voté un jour de carence. La solidarité nationale commence donc dès le deuxième jour, et il est de toute façon virtuellement impossible de contrôler le deuxième et troisième jour (et même plus). Ainsi, quand Mme Lebranchu dit qu’il est « humiliant » d’avoir un jour de carence dans la fonction publique, elle dit, ni plus, ni moins : il est anormal de suspecter un membre de la fonction publique de la moindre fraude, et un membre de la fonction publique doit bénéficier dès le premier jour de la solidarité nationale.
C’est défendable, à deux conditions. La première, que ce principe soit généralisé au privé. La seconde , qui est un corollaire : comment détecter les fraudes pour que le système continue d’être accepté par tous ?
Cependant, en ne proposant pas de revenir aussi sur ces dispositions dans le privé et en ne proposant rien pour mieux contrôler, le message porté par la ministre est qu’il est totalement normal de suspecter les salariés du privé de fraude, et qu’eux ne doivent pas bénéficier de la solidarité nationale, alors que le public n’aurait rien à se reprocher. Et c’est tout simplement inadmissible et là est la vraie humiliation. Car, de façon très claire, et sauf à supposer que la fraude est répandue dans le privé et impossible dans le public, la motivation d’une telle mesure ne peut être argumentée comme relevant de l’intérêt général.