« Ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue. »
Simone de Beauvoir
Il s’agit de ce qui nous arrive de pire. Il s’agit de ce qui fait de nous les dociles complices des dérapages d’un gouvernement. Au fil du temps, bercés par un confort qui nous a été transmis par nos parents, nous avons perdu ce que nous avions de plus précieux, ce qui faisait de nous des citoyens vigilants, les gardiens d’une démocratie construite jour après jour : nous avons perdu notre capacité à être indignés.
Prenons un exemple trivial, certainement pas le plus grave mais, par sa nature, extrêmement représentatif. Ce mardi 12 mai, piquée au vif par une remarque d’Elisabeth Guigou sur son « autoritarisme » et son « incompétence », la Garde des Sceaux réplique dans un premier communiqué de presse du Ministère à 17h57 : « L’arrogance d’Elisabeth Guigou est révélatrice de l’attitude hautaine de certains socialistes vis-à-vis des souffrances de nos concitoyens dans leur vie quotidienne [...] Je laisse le soin aux Français de juger de la grandeur d’Elisabeth Guigou en tant que ministre de la justice. »
Ce premier communiqué de presse contient une information insolite puisque l’on y apprend que Rachida Dati souffre dans sa vie quotidienne. De quoi souffre-t-elle ? Nous n’en saurons rien. Une heure vingt plus tard est envoyé un second communiqué de presse, que je cite in extenso : « Compte tenu de l’intelligence de Mme Guigou, celle-ci devrait déroger au principe archaïque selon lequel tout prédécesseur mésestime ses successeurs ». De cette utilisation des communiqués de presse, on comprend bien l’idée que se fait Rachida Dati de la Chancellerie et, plus largement, des institutions. Ce comportement est indigne d’une ministre de la République comme d’une candidate à l’eurodéputation et, bien qu’un fâcheux précédent ait donné le ton, de tels dérapages ne doivent jamais être acceptés et méritent des excuses.
Mépris, mensonges et autres forfaitures le pouvoir s’autorise tout, sans tabou. Il ne se passe pas un jour sans que nous ne nous demandions quelles seront leurs limites et que nous déplorions quelques injustices, quelques libertés perdues, chaque fois un peu plus. Avec une énergie somme toute assez faible nous maugréons que c’est inadmissible, que rien ne les arrête et qu’ils confondent respect de l’Etat et sens du clan. Mais, en nous limitant à ce constat, nous oublions une chose essentielle : notre Constitution et nos institutions n’ont jamais à elles seules garanti ni la démocratie, ni la République. Elles n’en sont que la charpente et nous exposent un idéal que nous sommes invités à suivre, à atteindre. Plus que tout, nous devons en contrôler le chemin.
Aucun système n’est parfait, tous portent en eux la graine de l’injustice. Pour certains systèmes, par leur structure, leur philosophie, cette graine germe vite. Pour d’autres, il faut du temps, des assauts répétés. Notre système est solide et il n’appartient qu’à nous de le protéger. Nous seuls sommes les garants du bon fonctionnement de notre Etat et du respect des droits et libertés acquis par nos parents et nos grand-parents. Ce que l’habitude à tendance à nous faire oublier est qu’il ne s’agit pas seulement de se battre pour obtenir, il faut aussi se battre pour conserver.
La répétition des dérapages, des injustices et des affaires, sans que l’on en voit jamais le bout, nous amènent à une impuissance apprise ; ils en deviennent normaux, comme inévitables et nous nous laissons porter, attendant tout juste la prochaine échéance électorale en pensant, sans vraiment y croire, qu’alors les choses changeront. Je suis persuadé, au contraire, qu’ils sont non seulement anormaux mais qu’il est un impératif démocratique de tout mettre en oeuvre pour les éviter et les dénoncer. Ce n’est qu’à ce prix que les choses changeront. C’est pourquoi il est grand temps de réapprendre à nous indigner. Il est grand temps de nous battre, pour défendre une certaine idée de l’Humanité, une certaine idée de la France et entrer en résistance contre ce modèle qui n’est pas le notre. Souvenons-nous que la résistance n’est pas de gauche, pas plus qu’elle n’est de droite. Elle est avant tout républicaine.
Notes :