Apéro saucisson pinard : la provocation pour se compter

Ah ! Que n’y a-t-il eu suffisamment de polémiques concernant l’identité nationale. Voilà donc venue celle de « l’apéro saucisson pinard » à la Goutte-d’Or, événement organisé par une constellation de collectifs aussi douteux que le Bloc identitaire.

Tout d’abord, un aparté. Pour les moins parisiens des lecteurs, la Goutte-d’Or est un quartier du XVIIIe arrondissement de Paris où de nombreux habitants sont de confession musulmane. Cette présence nombreuse, ramenée au peu de mosquées de l’arrondissement1, fait que les prières du vendredi débordent régulièrement des lieux de culte sur la chaussée et la circulation se trouve bloquée pour permettre la prière. Cette situation où le religieux s’invite sur l’espace public crée des situations surréalistes et constitue de fait une transgression des principes républicains de laïcité. La situation a longtemps été tolérée par les autorités, faute de solutions et au nom de la paix sociale… que le modèle de laïcité est précisément censé garantir. Ce problème sera néanmoins résolu en 2012, avec la fin de la construction de l’Institut des Cultures d’Islam. Voilà pour le contexte.

Pour évacuer la question secondaire d’office : en soit, qu’y a-t-il de choquant à l’idée d’organiser un « apéro saucisson pinard » à la Goutte-d’Or ou ailleurs ? Rien, pour tout dire l’idée est même plutôt sympa. Mais il ne s’agit pas de cela dès le moment où cette idée est présentée comme sur le groupe facebook de l’apéro :

Parce que la rue Myrha et d’autres artères du quartier sont occupées, particulièrement le vendredi, par des adversaires résolus de nos vins de terroir et de nos produits charcutiers ;

On quitte donc l’esprit franchouillard et bon enfant pour entrer très clairement dans le champ de la revendication politique et nauséabonde, pour faire le choix d’un mot convenu faute de mieux. Il s’agit clairement de provoquer pour revendiquer. C’est en somme une technique politique assez classique qui vise à cliver sans avoir l’air de trop y toucher. En réalité, sur la forme, cela répond précisément aux mêmes mécanismes que le kiss-in de Notre-Dame.

Il serait aussi stupide de vouloir interdire à deux personnes qui s’aiment de s’embrasser que d’interdire à d’autres de déguster ce qu’ils veulent pour l’apéro, n’est-ce pas ? Oui, mais dès que l’acte est posé comme une revendication et qu’un adversaire est désigné, explicitement dans le cas de l’apéro ou symboliquement dans le cas du kiss-in, on a beau se draper de toutes les vertus, ce n’est plus innocent.

Car cela ne fait aucun doute, nombreux sont ceux parmi cet « adversaire » qui seront choqués par cette provocation. Pourquoi ne le seraient-ils pas ? C’est même le but : on annonce qu’ils sont le problème, on les provoque sur leurs valeurs et on prend l’opinion publique à témoin de leur réaction. Mécaniquement cette réaction se retrouve réduite à deux choix principaux : ne rien faire et, toute provocation bue, perdre symboliquement ; ou alors répondre à la provocation par la confrontation quitte à perdre médiatiquement.

En outre, et cela permet de mesurer la perversité de la démarche, dans l’hypothèse où les autorités interdiraient le rassemblement pour éviter d’avoir à jouer à « pile ou face » avec l’ordre public, il est possible pour les organisateurs d’accuser le gouvernement de complaisance avec ce qui est dénoncé.

Entendons-nous. Les habitants de la Goutte-d’Or, de quelque confession qu’ils soient, sont comme vous et moi. À part peut-être quelques irréductibles idiots2 et autres indiscrets, ils se moquent bien de savoir ce que leurs voisins prennent à l’apéro. Et quand bien même un apéro « saucisson pinard » se tiendrait spontanément dans la rue où ils habitent, ils n’iraient pas arracher violemment le saucisson des mains, pas plus qu’aujourd’hui des hordes de musulmans ne mettent à sac les charcuteries de la capitale.

Ce qu’il faut bien comprendre est que tout ce bon sens disparaît quand la forme choisie est celle de la provocation, avec un adversaire désigné. La confrontation souhaitée devient alors inévitable, le champ politique est durablement clivé, l’opinion publique est instrumentalisée et de chaque côté les extrêmes se nourrissent du conflit.

La provocation pour se compter, un bien bel ouvrage…

P.-S. : Quelques heures après la publication de ce billet la préfecture a très logiquement décidé d’interdire cette manifestation de provocation. Des militants dénoncent déjà sur les forums la complaisance du gouvernement.

Notes :
  1. Deux, la mosquée El Fath rue Polonceau, la mosquée Khalid Ibn Walid rue Myrha []
  2. Précisons, s’il en était besoin, que si les religions n’en sont pas exemptes elles ne détiennent aucune exclusivité dans ce domaine… []
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2 commentaires

  1. Le 23 juin 2010 à 13:59 | Permalien

    Bonjour Pierrick ! Je découvre, un peu tard, votre excellent billet… Nous étions assez d’accord il me semble… mon témoignage pourra vous intéresser
    Bien à vous
    Gérard Foucher
    Le Mini Show
    http://www.youtube.com/watch?v=_0gTxPtY5LE

  2. Pierrick Prévert
    Le 23 juin 2010 à 17:39 | Permalien

    Merci pour votre témoignage Gérard, nous sommes en effet d’accord. Et puis, I look, I see de Cat Stevens est un si joli choix musical !

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