Carnet public

Le blog de Pierrick Prévert

Archive for mai, 2011

Franz Olivier Giesbert interrogeait ainsi Manuel Valls, sur le plateau de France 2, suite à la mise en accusation de Dominique Strauss-Khahn. Laurent Joffrin, de son côté, sermonait copieusement Robert Badinter sur le fait qu’il n’aurait, lui et ses camarades de gauche, eu « aucun mot pour la victime ». Tous deux assuraient bien entendu qu’il convient de respecter la présomption d’innocence, qu’ils piétinaient pourtant par leurs propos.

Car si les associations féministes s’indignent, malheureusement à raison, que la sincérité des femmes victimes de viol est régulièrement mise en cause par des paroles aussi odieuses que « elle l’avait bien cherché » ou « ne le souhaitait-elle pas ? », il convient toutefois de rappeler une règle simple : il n’existe pas de victime tant qu’il n’y pas eu de condamnation, pas plus qu’il n’existe de « victime présumée ». La seule chose qui se présume est l’innocence. C’est fondamental car ce principe sacralise la liberté, d’une part, et assure le caractère non arbitraire de la justice, d’autre part.

Ainsi, quand Laurent Joffrin demande à ce que l’on « pense à la victime » il est établi dans sa pensée qu’un crime a été commis car, en toute logique, s’il n’y a pas eu de crime il n’y a pas de victime. Ce faisant, il piétine donc la présomption d’innocence. De la même manière quand Clémentine Autain demande à ce que soit considérée la « présomption de victime », ce qui n’est ni plus ni moins qu’une présomption de crime, elle s’inscrit elle aussi en opposition frontale au principe de présomption d’innocence.

Soyons clairs : à ce jour il n’existe qu’une plaignante, qui demande à ce que sa qualité de victime soit reconnue par la justice pour qu’elle obtienne réparation des faits qu’elle dénonce, qui sont contestés par la défense, et il lui incombe donc de les prouver.

Il faut laisser le temps à la justice, cette fragile, de se prononcer. Car si cette affaire nous interpelle en ce qu’elle montre l’effondrement aussi brutal qu’inattendu de celui qui était le favori des médias, elle n’appelle pour le moment aucun autre commentaire ni sur DSK, ni sur la plaignante. Reconnaissons juste la qualité de la justice américaine qui considère DSK comme n’importe quel autre justiciable – « perp walk » et cellule individuelle mis à part – ce que nous serions bien inspirés de faire en France. Quant au reste nous aurons bien le temps de tirer ensuite les conclusions d’une condamnation ou d’un acquittement. C’est à ce moment que nous saurons vers qui diriger notre compassion.

En réalité, sur cette affaire, comme sur tant d’autres affaires judiciaires, éditorialistes, journalistes et politiques devraient faire quelque chose qu’ils n’ont que trop peu l’habitude de faire : apprendre à se taire.

Alors quand FOG demande si la gauche n’a pas perdu la bataille de la morale, en se basant sur une affaire dont les conclusions ne sont pas connues, et en mélangeant délibérément des concepts aussi différents et opposés que le libertinage, la séduction, la drague lourde, le harcèlement et finalement le viol, il ne fait pas qu’exploser avec une aisance déconcertante les frontières de la médiocrité : il suppose la culpabilité de DSK et dénonce implicitement des complices sans apporter à aucun moment une preuve de leur connaissance de comportements criminels.

Au VIe siècle, le Digeste de Justinien affirmait « il vaut mieux laisser un coupable impuni que de condamner un innocent », ce qui dressait la liberté comme valeur sacrée et dessinait les contours de la présomption d’innocence. De nos jours, il semble que nous considérions qu’ « il vaut mieux prendre le risque de condamner un innocent que de laisser une victime sans réparation ». Ce discours n’est pas anecdotique, il est le révélateur d’un glissement dangereux dans notre rapport à la liberté, en ceci qu’il accepte dans sa formulation une justice arbitraire au nom de la protection des victimes.

C’est pourquoi si, n’en déplaise à FOG, il n’est pas démontré que la gauche a perdu la bataille de la morale, il est en revanche prouvé par ces dérapages que sur la question du rapport à la liberté la droite gagne incontestablement celle des idées. Pour le pire.

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