Carnet public

Le blog de Pierrick Prévert

Archive for janvier, 2012

Grand « débat » sur twitter et facebook suite au fait que trois des quatre économistes de l’OFCE cités dans l’étude démentent avoir participé et validé directement ou indirectement le programme d’Eva Joly. Ceci va donc à l’opposé des centaines de tweets et posts facebook d’EELV qui alimentaient ma timeline lors de l’annonce de l’étude. Je dois avouer avoir été alors extrêmement critique envers l’OFCE, mais rassuré envers l’institution quand des amis m’ont indiqué que l’OFCE allait démentir. De son côté, Cécile Duflot explique ce mic-mac par un tweet, comme quoi elle n’aurait pas été au courant des détails de l’enquête, et qu’Eva Joly ne l’était pas plus. Ce qui expliquerait donc l’empressement qu’ont eu l’une et l’autre à se féliciter de quelque chose qui n’existait pas.

Mais la question reste posée. Puisqu’on continue de voir, sur les réseaux de la part de militants EELV « oui, ils n’ont pas signé l’étude, mais il n’empêche que le modèle de l’OFCE valide le programme », je me permets d’apporter une précision : non, un modèle en lui-même ne peut pas valider un programme et c’est précisément la raison pour laquelle l’OFCE refuse de valider les programmes des candidats. Donc l’appel à l’OFCE que fait Pascal Canfin au nom d’EELV à valider leur programme tout comme les programmes des autres candidats est totalement dénué de sens.

Pourquoi ? Parce qu’un modèle mathématique c’est une boîte dans laquelle il y a des entrées et une ou plusieurs sorties. La vocation d’un modèle est de simplifier le monde et il est donc, par nature, imparfait et limité. Mais aussi, parce que choisir ce que l’on présente en entrée influera grandement sur ce que l’on aura en sortie, nous avons là un autre biais. Cela donne donc lieu généralement à de grands débats entre personnes savantes pour savoir quelles données seront présentées, et pour quelle raison. Choisir c’est déjà prendre position. Cela peut être argumenté d’un point de vue économique, mais cela reste un choix, donc une prise de position et c’est en ce sens que l’OFCE refuse de le faire et il a entièrement raison. Je cite :

La raison en est que l’utilisation d’un modèle ne garantit pas la justesse des évaluations. Evaluer une proposition de politique économique, c’est d’abord choisir comment intégrer telle mesure dans le cadre restrictif et quantifié d’un modèle. Ce choix est laborieux et, suivant que l’on insiste sur un mécanisme, que l’on omet un comportement, que l’on privilégie un scénario, le résultat final peut varier. Pour lever les indéterminations, pour traquer les erreurs, contourner les idées préconçues et débusquer les a priori du modélisateur, il est nécessaire de confronter l’analyse à d’autres, dans un long processus itératif. Il faut discuter et échanger sur les hypothèses hors modèle et dans le modèle. La validation passe par ces étapes. Rien ne nous indique que l’évaluation de l’étude en question ne soit passée à travers ces filtres et nous ne pouvons donc en rien apporter une caution à ce travail. Apposer le label « OFCE » sur cette étude supposerait que nous ayons pu participer à cette validation. Il n’en est rien.

Donc quand Pascal Canfin dit que le modèle a été lancé avec les données d’EELV (point 3 du communiqué), il ne dit ni plus ni moins : nous avons pris un modèle mathématique, avec ses limites, et nous avons dit au modèle ce que nous nous pensions de la validité de notre programme et ce modèle nous a dit que notre programme était bon. Donc si le modèle a validé quelque chose, c’est d’abord qu’en acceptant les postulats d’EELV, le programme d’EELV est bon — ce qui, finalement, est le cas pour les programmes de tous les candidats. Donc le modèle n’a rien validé du tout, c’est EELV qui a validé lui-même son programme. Ca méritait bien tout ce barnum.

Etendons un peu le débat : il n’existe aucun modèle permettant de prédire l’avenir de manière certaine. Un tel modèle assurerait pour les personnes qui en auraient la possession la richesse éternelle. Ils ne spéculeraient plus, car spéculer c’est précisément faire un pari sur un avenir incertain. Or, c’est du fait de l’imperfection des modèles, dans leur incapacité à reproduire le monde tel qu’il est dans sa complexité — ou de la mauvaise utilisation qui en est faite — qu’existe la spéculation. Et c’est bien en intégrant les erreurs de prévision des modèles passés que l’on fait naître de nouveaux modèles, un peu plus précis dans telles ou telles situations, sans jamais obtenir de modèle complet. Il me semble qu’il serait intéressant d’en avoir conscience quand on prétend lutter contre la spéculation et la finance folle.

Dernier paragraphe édité le 30 janvier à 20h57, suite aux remarques d’imprécision soulevées par @adelaigue.

Actualité

Jean-François Copé aurait tenu ces propos, rapportés dans « l’Oligarchie des incapables », pour justifier son soutien au cumul des mandats (Note : démenti formel, samedi 7 janvier, sur son twitter) :

Tu comprends si on n’a que des gens qui se contentent de 5000 euros par mois, on n’aura que des minables.

Ces propos sont non seulement stupides mais inadmissibles tant ils sont condescendants. D’après l’outil mis en place par Piketty, qui se base sur des données institutionnelles publiques, et en supposant un revenu brut, seulement 6 % des Français touchent plus de 5000 € par mois, 94 % touchent moins. La France comporterait donc 50,4 millions de minables, pour 3 millions de respectables. Si la politique menée par l’UMP a un mérite, c’est au moins celui d’être cohérent avec cette vision de la société française.

Plus profondément, cette question soulève un point intéressant : faut-il nécessairement avoir les dents qui rayent le parquet pour être un bon politique ? Je pense précisément le contraire. Le politique ne devrait avoir qu’un objectif, celui de s’effacer pour l’intérêt général. Être élu ne devrait être qu’un devoir et en aucun cas un privilège, sinon celui de servir. Ainsi, s’il convient bien évidemment de pourvoir les élus de moyens suffisants pour pouvoir exercer leur mandat en toute liberté, cela ne devrait se limiter qu’au strict nécessaire.

Que les choses soient claires : le pouvoir politique que l’on obtient en étant élu se suffit et n’a pas besoin d’être appuyé d’une reconnaissance ou « motivation » économique supplémentaire de la part des contribuables. La reconnaissance, quand on est politique, c’est celle de représenter ses concitoyens et éventuellement d’être réélu pour un second mandat. Alors, si l’on arrêtait enfin de penser que l’argent doit être l’alpha et l’oméga de toute action humaine, si l’on arrêtait de vouloir considérer un mandat comme un job, peut-être nous rendrions-nous compte que pour défendre au mieux l’intérêt général ce ne sont pas de cupides dont nous avons besoin mais tout simplement de représentants.

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